Quand les services secrets jouent du terrorisme

L'Hebdo, le 18 septembre 2008, Jacques Pilet

L'article sur le blog de Jacques Pilet
Interview audio de Daniele Ganser par Jacques Pilet

D'ordinaire, les professeurs d'université n'aiment pas trop s'aventurer sur les terrains chauds de la politique internationale. L'un d'eux fait exception: Daniele Ganser, 36 ans, aujourd'hui professeur d'histoire à Bâle. Après avoir étudié à Londres et à Amsterdam, travaillé au “Center for Securities Studies" de l'ETH à Zürich, il se taille une stature de spécialiste des questions de sécurité de 1945 à nos jours. Sa grande préoccupation: “le terrorisme manipulé”. Autrement dit: l'implication de certains services secrets dans des opérations qui avaient pour but de créer la peur et le trouble à des fins politiques.

Ce jeune homme au parler calme, mi-Tessinois mi-Bâlois, n'est pas un gauchiste: il a même été “Senior Researcher” de 2001 à 2003 au sein du Think Tank libéral “Avenir suisse”, mais son travail académique est plutôt ébouriffant. Son dernier livre, “Les armées secrètes de l'OTAN” (1), traduit en sept langues, jette une lumière crue sur le cynisme de la guerre froide. Plus délicat encore: il tient à l'université rhénane un séminaire sur le 11 septembre où il analyse avec ses étudiants les versions officielles de l'événement ainsi que les innombrables rumeurs et mises en doute qui, à ce sujet,  ne cessent de se propager aux Etats-Unis et dans le monde.

On savait que des organisations parallèles, telles “Gladio” en Italie ou la fameuse “P26” en Suisse, étroitement liée au MI6 britannique, avaient été mises sur pied, à l'insu des contrôles démocratiques dans plusieurs pays. Mais Ganser va plus loin. Après cinq ans de recherches et de recoupements, il décrit ces réseaux par le menu dans quatorze pays. Et surtout, il fait apparaître que ces manoeuvres de l'ombre étaient dûment coordonnées en lien avec la CIA par l'état-major de l'OTAN à Bruxelles, notamment à travers deux organes secrets, le “ACC” (Allied Clandestine Committee) et le “CPC” (Clandestine Planning Committee).

Ces structures avaient pour but d'organiser préventivement la résistance en Europe de l'ouest en cas d'envahissement par les Soviétiques. Mais elles furent utilisées surtout pour barrer la route du pouvoir aux communistes. Par tous les moyens. Y compris des actes terroristes imputés aux “rouges” pour galvaniser la société.

Cette face noire de la défense occidentale aurait pu rester méconnue. Si elle a fini par apparaître, c'est grâce à l'acharnement d'un magistrat italien. Le 31 mai 1972 dans le village de Peteano, trois carabiniers trouvent la mort dans l'explosion de leur voiture. Un communiqué des “Brigades rouges” revendique l'attentat. L'affaire est entendue. Mais en 1984, le jeune juge Felice Casson, alerté par diverses bizarreries du dossier, réouvre l'enquête. Et en tirant les fils, il fait éclater la vérité. L'explosif utilisé provenait d'un des nombreux dépôts d'armes clandestins de “Gladio”, l'armée dite “stay-behind” de l'OTAN, liée à des organisations d'extrême-droite. L'auteur du crime est arrêté, il avoue, il dénonce les surprenantes connexions de l'opération.

Ce chapitre douloureux de l'histoire italienne où extrémistes de droite et de gauche ont semé la terreur est désormais assez bien élucidé. Une commission d'enquête parlementaire a mis au jour ce mécanisme infernal où les manipulations des services secrets ont eu une large part.

“Lorsque j'ai étudié cette affaire, raconte Ganser, je me suis rendu compte que ces réseaux avaient des ramifications vers divers points d'Europe. J'ai alors planté des épingles sur la carte au fur et à mesure qu'apparaissaient des noms. Et je me suis dit qu'il fallait voir plus large, établir un panorama complet.”  Le chercheur parle cinq langues, mais pour éplucher les documents disponibles en Turquie, en Norvège, au Danemark et ailleurs, il requit l'aide de confrères et de journalistes spécialisés de ces pays. Et c'est ainsi qu'il aboutit à ce volume impressionnant, basé sur des faits vérifiables, des rapports officiels, des données solides. Ganser est historien, ni polémiste ni idéologue.

La version allemande (l'original a paru en anglais à Londres), récemment publiée en Suisse (2), comporte une préface du professeur Georg Kreis de Bâle et une postface du professeur Albert A. Stahel, de l'Institut d'études stratégiques de Wädenswil: ces deux sommités académiques soulignent le sérieux et la nécessité de cette recherche.

Ces révélations rappellent que l'histoire n'est pas faite d'un face-à-face entre bons et méchants comme le manichéisme des pouvoirs tente de le faire croire. L'Italie n'a pas le monopole de ces coups tordus. Ganser en raconte bien d'autres, en Allemagne, en Belgique, en Turquie, en France et ailleurs. Il va jusqu'à se demander si Aldo Moro n'a pas été assassiné par des “Brigades rouges” qui auraient été infiltrées par l'extrême-droite liée à “Gladio”: la CIA, à l'époque, faisait tout pour empêcher le leader démocrate-chrétien d'ouvrir la porte du gouvernement aux communistes. Il suggère aussi que les attentats contre de Gaulle et le putsch des militaires rebelles d'Algérie française ont pu être inspirés par les taupes américaines, Washington ne faisant pas mystère de son hostilité au général.

Paranoïa ? Obsession de la théorie du complot ? Le danger est réel dans ce type d'investigations. Le spécialiste suisse des services secrets, Jacques Baud, qui a lui aussi révélé l'ampleur de ces structures de l'ombre (3), estime que Ganser, aussi utiles que soient ses recherches, n'échappe pas totalement à ce piège. Ganser se défend: il veut mettre tous les faits troublants sur la table, il demande l'ouverture de tous les dossiers. Pour lui, c'est une condition de la démocratie. Celle-ci ne peut pas se défendre en enterrant les chapitres de l'histoire qui gênent les pouvoirs.

La question se pose, de façon encore plus aiguë, à propos du 11 septembre. Faut-il oui ou non entrer dans la polémique rampante autour de la version officielle ? Daniele Ganser s'y risque. “Je me suis rendu compte que mes étudiants qui vivent avec internet sont souvent persuadés qu'il y a eu là une manipulation des services secrets alors que leurs parents qui ne lisent que la NZZ ne mettent pas en doute un instant ce qu'en dit le gouvernement. Comme prof d'histoire, je devais faire quelque chose. J'ai donc proposé d'étudier sérieusement le rapport officiel publié en 2004. On a constaté qu'il ne tient pas sur de nombreux points. Notamment parce qu'il ne traite pas des causes de l'effondrement de la troisième tour de New York, le WT7. Nous avons aussi examiné les théories sur une manipulation des services secrets. Il y a trois hypothèses: la version officielle est la bonne, le pouvoir a laissé faire les terroristes en voyant le bénéfice qu'il pouvait tirer d'un attentat ou alors le Pentagone l'a organisé lui-même. Au bout du compte, nous n'avons pas trouvé “la” vérité. Mais nous continuons de nous interroger.” Il n'est pas le seul. Quelques-uns de ses collègues de l'ETHZ, spécialistes de la construction et de la physique des matériaux, doutent aussi des circonstances de l'effondrement si rapide et “propre” des tours de Manhattan. Sans pour autant résoudre les énigmes qui subsistent.

Un nouveau rapport officiel vient cependant de sortir: 200 pages pour conclure que le troisième immeuble dont on a si peu parlé jusqu'alors - qui abritait des documents confidentiels - a été simplement victime du feu. Ganser reste dubitatif: l'auteur de cette étude est lié au gouvernement et il ne pouvait pas révéler une éventuelle “démolition contrôlée” sans déclencher une polémique. Pour lui, seule une investigation indépendante des pouvoirs politiques peut être crédible.

Le jeune professeur n'a aucune envie de se laisser enfermer dans ce débat. Par prudence sans doute: ce terrain-là est miné. Par honnêteté intellectuelle aussi: “Il me manque une preuve irréfutable, ne serait-ce qu'une seule, pour que je puisse aboutir à une conclusion. Je pose donc les faits. Mais je ne donne pas mon opinion. Parce que je ne sais pas vraiment ce qui s'est passé.”

Daniele Ganser préfère parler, en historien, de l'usage de la peur en politique. “Un peuple pris de peur est au dixième de ses possibilités, de sa capacité critique... N'oublions pas l'Irak. C'est en affirmant que ce pays était lié à Al Quaida et possédait des armes de destructions massives que la guerre a pu être déclenchée... C'était faux, mais cela a servi.”

Est-il choqué par la force du mensonge et de la peur dans l'histoire ? Pas du tout: “J'ai lu trop de choses pour m'en étonner. Cela fait partie de la stratégie. Le président de la commission d'enquête parlementaire suisse sur la “P26” a déclaré, bouleversé par ses découvertes (“je n'aurais jamais cru des choses pareilles possibles !”), il en avait été éprouvé psychologiquement, il a même perdu six ou sept kilos ! Moi pas. C'est peut-être une question de génération.”

Ganser travaille aujourd'hui sur un autre sujet, peut-être tout aussi chaud: le rôle du pétrole dans l'histoire récente. Avec les conséquences politiques de sa raréfaction. Que se passe-t-il à l'approche du “pic pétrolier”, du moment où la production mondiale diminuera inéluctablement ? Quelles guerres a produit et peut produire encore ce tournant de l'histoire de l'humanité ?

“Evidemment, lâche le professeur avec un sourire, cette histoire peut faire resurgir la question du 11 septembre et des événements qui en ont découlé...”

Il lui faudra, là aussi, du courage. On ne peut étudier les mécanismes de la peur collective sans en faire preuve. Devant des faits dérangeants, la dérobade est tentante. Il est frappant de constater que les révélations de Ganser ont certes été répercutées dans de nombreux journaux (notamment la sage NZZ) mais elles n'ont pas débouché sur de vastes débats publics. Comme si l'opinion populaire s'effrayait des conséquences de certaines mises en doute impertinentes. Signe des temps: c'est surtout sur internet que l'on s'agite le plus autour des sujets brûlants comme la face cachée de la “guerre contre le terrorisme”: au milieu d'un fatras de contributions souvent fantaisistes, on y trouve aussi, en particulier aux Etats-Unis, une foule d'informations à contre-courant et surtout le déferlement des questions que se posent tant de citoyens décidés à ne pas tomber dans les panneaux que  peuvent leur tendre les pouvoirs.

(1)  “Les Armées secrètes de l'OTAN”, de Daniele Ganser, Ed. Demi Lune, 416 pages

(2)  “Nato Geheimarmeen in Europa”, Inszenierter Terror und verdeckte Kriegsführung”, préface de Georg Kreis et postface de Albert A. Stahel, Orell Füssli Verlag, 446 pages.

(3)  “Encyclopédie du renseignement et des services secrets”, de Jacques Baud, Ed. Lavauzelle (2002), 736 pages.